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article publié le 14 Janvier 2009

Cimetière marin. Décharge en zone protégée

Une demi-douzaine de coques militaires et civiles vieillissent au cimetière marin de Landévennec, dans les premiers virages de l'Aulne. En plein site remarquable, à l'entrée d'un fleuve réputé pour la richesse de sa biodiversité.

Peintures écaillées, coques rouillées entreposées là depuis plusieurs années et sans doute pour longtemps, vu le retard accumulé dans le traitement des vieux navires. Parties prenantes du paysage, les coques du cimetière marin ont pris un sérieux coup de vieux. L'endroit est magique, paisible et impressionnant à la fois. La lumière y est étonnante. Le coup d'oeil de la route qui mène à la presqu'île de Crozon, et surtout du fameux belvédère de Landévennec, fait partie des « must » à ne pas manquer en Bretagne. On y trouve aujourd'hui les navires qui servaient de brise-lames à l'entrée de la Penfeld, à l'endroit du futur port de plaisance de Brest et le majestueux Colbert, rapatrié de Bordeaux avec ses 180 m de long. Impossible de remonter jusqu'au sillage du premier navire amarré là, à l'abri des verdoyantes collines de la presqu'île. C'est comme si la Marine utilisait le site depuis toujours.

Impact écologique, atout touristique
Choisi, à l'origine, pour sa situation abritée des vents dominants et sa grande profondeur, le site est, sur le plan écologique, l'un des plus sensibles de la rade de Brest. Sur le plan touristique, les avis divergent. Il y a ceux qui continuent de penser, comme Roger Lars, maire de Landévennec, que ces vieux bateaux complètent idéalement un paysage déjà exceptionnel. D'autres, au contraire, préféreraient un coup d'oeil débarrassé de ces vieilles coques en attente de démolition. La dégradation régulière de ces navires, le décollement des peintures au-dessus ou en dessous de la ligne de flottaison inquiètent les écologistes. Alors que l'on connaît aujourd'hui la richesse et la diversité de cette entrée de fleuve, maintenant que l'on constate les retards accumulés dans le traitement des vieux navires, est-il judicieux d'y stocker ces navires abandonnés ? « Mais où vaut-il mieux les mettre ? », entend-on dans les coursives de la préfecture maritime de Brest.

En zone Natura 2000
Sur le plan écologique, ce cimetière marin est situé aux portes d'un écosystème que les scientifiques qualifient de remarquable et sensible. Le parking à vieilles coques est ancré au coeur d'une zone Natura 2000, au titre de la directive « oiseaux ». Etonnamment, la deuxième directive « habitat » qui concerne l'ensemble de la zone environnante, n'y est pas appliquée, le périmètre du cimetière militaire étant précisément exclu. Peu sujet au brassage de la houle, ce mouillage est, en revanche, balayé par des courants qui peuvent, lors des plus grandes marées, décoller la couche de sédiments s'accumulant dans le fond. Que trouve-t-on justement au droit de ces navires amarrés ? Qu'indiquent les analyses d'eau et de sédiments ? Rien du tout, puisqu'aucun contrôle n'est réalisé sur le site. « Nous procédons à des contrôles réguliers dans toute la rade, mais pas là », explique-t-on en préfecture maritime. « Il n'y a pas de contradiction, pas de risque identifié à amarrer des vieux bateaux à cet endroit », ajoute le capitaine de frégate chargé de la communication, Bertrand Hudault. « Évidemment, sans mesures, il est difficile d'identifier et de connaître la nature du risque », pique François Chartier pour Greenpeace-France, actuellement concentré sur le démantèlement des navires de pêche. « L'état des coques recouvertes d'algues, sous la ligne de flottaison, montre combien les peintures antisallissures ne sont plus actives », relativise le commandant de la base navale de Brest, Philippe Guégan. Un point de vue que réfute catégoriquement Christian Bucher, de l'association brestoise Agir pour l'environnement et le développement durable (AED2) : « Même sans analyse, on peut avancer aujourd'hui que ces bateaux à l'abandon polluent assurément. La toxicité des anti-fouling utilisés jusque dans les années 80 par la Marine ne fait aucun doute, ne serait-ce qu'à très faible dose ». « Il s'agit bien d'une décharge à ciel ouvert », appuie Arnaud Clujery, de l'association Eau et Rivières, très attentif au devenir de l'Aulne. « Pourquoi ce que l'on interdit ailleurs peut-il être autorisé à cet endroit ? L'État et la Marine seraient-ils les derniers des Mohicans en matière de décharge industrielle sauvage ? ».

Démanteler sur place ?
Pour Jacky Bonnemains, de l'association Robin des Bois, il faut démanteler les plus petites unités sur place, à flot. Une idée qui n'est pas pour déplaire aux défenseurs de la création d'une filière locale, l'association AE2D qui s'oppose au départ de l'Ex-Clemenceau pour l'Angleterre. Mais la solution semble difficile à mettre en oeuvre in situ, selon le préfet maritime Anne-François de Saint-Salvy. Et si la clé de cette fameuse filière de démantèlement attendait paisiblement dans les méandres de l'Aulne, plutôt que sur la piste d'envol d'un porte-avions surmédiatisé...

Ce qu'ils reprochent à la Marine

Greenpeace : « L'État se doit d'être exemplaire »
François Chartier, chargé de campagne Océans pour Greenpeace, regrette que ces bateaux ne soient pas stockés en bassins fermés, qu'ils ne soient pas traités dans des délais raisonnables. « Ces zones d'estuaire sont extrêmement sensibles. Évidemment, sans mesure, il est difficile d'identifier et de connaître la nature du risque. La Marine ou l'État se doit de vérifier l'impact sur l'environnement immédiat. La question ne se posait probablement en ces termes il y a un siècle, du temps de la marine en bois, à une époque où l'industrie n'avait pas imaginé de tels produits empêchant la vie de se fixer sur les coques. L'État se doit d'être exemplaire, jusqu'à son activité militaire qui, en France, comme dans beaucoup d'autres pays, réussit à passer à travers les mailles du filet ».

Eau et rivières : « Une décharge à flot, à ciel ouvert »
Arnaud Clugery, délégué départemental de l'association « Eau et rivières » rappelle que ces bateaux sont amarrés dans un milieu globalement fermé. « Le pôle scientifique brestois a prouvé, depuis plusieurs années, l'évidente dangerosité des substances utilisées dans ces peintures antisalissure (antifouling). Il doit y avoir une concentration de métaux lourds à la verticale de ces vieux navires, à un endroit où passent tous les jours des bars, des saumons, des anguilles et autant d'espèces qui viennent se nourrir ou se reproduire dans l'Aulne. Mais à force de les voir dans ces virages, on a l'impression que ces bateaux font littéralement partie du paysage. Or, si l'on y réfléchit bien, il s'agit bien d'une décharge à flot, à ciel ouvert. Et puis sur la forme, pourquoi ce que l'on interdit ailleurs pourrait être autorisé à cet endroit ? Où est le principe d'équité ? L'État et la Marine seraient-ils autorisés à être les derniers des Mohicans en matière de décharge industrielle sauvage ? ».

Robin des Bois : « Cette situation ne peut plus durer »
« C'est un site sous-marin potentiellement pollué avec les peintures antifouling qui recouvrent les coques de ces bateaux », réagit le porte-parole de l'association Robin des Bois. Jacky Bonnemains préconise « un protocole d'échantillonnage des sédiments et une intercomparaison avec d'autres sites de la rade de Brest. S'il est constaté un dépassement significatif, les sédiments devraient être dragués par aspiration et traités à terre. Cette situation ne peut plus durer. Landévennec est soumis à un engorgement du fait de l'interdiction légitime d'immersion et de sa réputation de cimetière marin bien établie sur le littoral français, au point que la mairie de Bordeaux n'a pas hésité à y envoyer le Colbert. Le démantèlement des petites unités pourrait être organisé in situ dans des conditions maximales de sécurité environnementale qu'il reste à définir. Il est urgent qu'un appel d'offres, y compris à l'international, soit lancé pour les plus gros navires ».

AE2D : « Conséquences néfastes et durables »
« Nous n'arrivons pas à savoir ce que la Marine veut faire de ces navires », se demande Christian Bucher, au nom de l'association Agir pour l'environnement et le développement durable. « Aucune date de démantèlement, pas d'échéancier en cours, aucune réflexion de stockage sans risque à long terme, un véritable désert. Les retards autour du Clemenceau seraient-ils la bonne excuse pour ne pas s'occuper de ces navires ? Même sans aucune analyse sur site, on peut avancer aujourd'hui que ces bateaux à l'abandon polluent assurément. La toxicité des antifouling utilisés jusque dans les années 80 par la Marine ne fait aucun doute, même à très faible dose. Cette toxicité prouvée, à maintes reprises, par la communauté scientifique a des conséquences néfastes et durables pour les organismes marins ».
Stéphane Jézéquel (Le Télégramme)